( 27 janvier, 2018 )

Fin de vie

Aujourd’hui ses yeux bleus m’ont transpercée, avec une lucidité telle que durant une heure nous avons parlé, comme avant. Je suis redevenue la petite fille aux couettes qui ne cessait de poser des questions, voulant toujours savoir le pourquoi des choses. Instant béni ! Comme si l’horloge s’était arrêtée. J’ai savouré sachant très bien que la prochaine fois, son regard ne me verra pas.  Ma mère est atteinte de Démence de Corps de Lévy, au siècle dernier, on l’aurait internée, aujourd’hui elle est dans une prison dorée. Une fois encore, je serre le poing face aux imbéciles qui jugent sans le vivre, reprochant aux familles de « placer leurs vieux » comme ils disent.

Gonflée d’énergie aujourd’hui, je m’adresse à eux. On n’est plus au début du XX siècle où on pouvait s’occuper de nos parents. Stop à la culpabilisation ! Je rencontre trop de personnes où je vais, honteuses de n’avoir pu prendre soin de leur famille. Comment faire ? Quand on se retrouve obligé de travailler jusqu’à 65 ans, garder un malade chez soi est une aberration surtout en région parisienne ! Je vais vous dire à part mes tomates cerises que je plante sur ma terrasse de quoi pourrais-je bien vivre ?

Bien sûr que finir dans ces endroits n’est pas le paradis, bien sûr que l’on aurait voulu pouvoir encore l’emmener au resto ou au cinéma, bien sûr que le jour où je l’ai déposée, j’en ai pleuré toute la nuit. Seulement voilà, j’ai tout fait pour que ma mère reste le plus longtemps possible chez elle, assurant des visites quotidiennes ainsi que soins médicaux jusqu’à une crise de démence où je l’ai trouvée nue sous la table nageant dans ses excréments. Ceux qui critiquent, vous ne l’ouvrez plus votre grande bouche ? Parfois on voudrait, mais on n’a pas le choix, on n’avons pas d’argent non plus.

Alors non les gens, on ne se débarrasse pas de nos parents, on ne met pas « nos vieux » comme vous dites par plaisir, on souffre de les voir diminuer, mais on est là, pour parfois juste une heure de lucidité tous les mois voire plus.

Trois ans que je vis cela, trois ans que je suis devenue les racines de celle qui était les miennes. Trois ans que ma mère n’est plus vraiment là, mais que je continue à faire ces mêmes visites ritualisées dans l’espoir comme aujourd’hui de voir briller ses yeux.

Cessez la critique ! Je ne souhaite cette fin de vie à personne. Aujourd’hui, une femme jeune venait pour son mari … un amour qui va s’effacer. Ce que ces malades vivent est terrible, ce que nous famille nous vivons aussi !

Mais on tient, pour eux, pour nous, parce que cette fin de vie, ce n’est pas celle que quiconque choisirait …

 

1 Commentaire à “ Fin de vie ” »

  1. M.Déthé dit :

    Malheureusement ainsi est l’être humain…Bien souvent, il faut qu’il y soit directement confronté, pour en prendre vraiment l’ampleur…Comme je vous comprends,je suis venue aider … suis devenue aidant … Votre texte relate très bien, un autre pan de ces histoires, où l’on vit plus ou moins au rythme de notre parent,et que chacun son tour, nous connaîtrons. Alors que les jugeurs patientent, l’heure sonne pour tout le monde…

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